Mon premier contact véritable avec la métrique a été consécutif à la remarque faite par un collègue linguiste selon qui, Al Khalil, le créateur de 'arûd, a utilisé les groupes cycliques dans sa théorie. Il faisait référence aux cercles de la métrique et pensait qu’ils formaient des groupes.
Lorsque j’ai découvert, pour la première fois, ces cercles j’ai été subjugué. Au lycée, on nous avait appris à coder les vers, à reconnaître intuitivement leur structure ; mais on nous avait caché cette merveilleuse organisation des mètres : cinq cercles regroupaient leurs mesures et on pouvait lire celles-ci à partir de sommets différents.
J’ai, bien entendu, cherché ces groupes dont avait parlé mon collègue. Il fallait trouver la loi de composition interne dans l’ensemble des mesures des mètres, c’est-à-dire la relation liant deux éléments ordonnés à un troisième ; puis vérifier les propriétés de cette opération qui munirait l’ensemble étudié d’une structure de groupe.
Mais il n’y avait pas, en ces cercles, de loi de composition interne ; par contre on pouvait penser que deux schémas d’un même cercle étaient reliés par une relation ; il fallait la définir. Nous avons posé que deux schémas étaient équivalents circulairement, si on pouvait avoir :
X = AB et Y = BA.
La notion de cercle était formalisée.
C’était déjà un grand pas en avant. Mais ces cercles semblaient diviser l’ensemble des schémas en classes. Pour qu’il en soit ainsi, il fallait que la relation circulaire soit une relation d’équivalence. La démonstration fut aisée.
Un théorème moins évident avait besoin d’une démonstration :
nX et nY sont reliés par une relation circulaire si et seulement si X et Y le sont.
Une petite année fut nécessaire pour en apporter la preuve…
Ce théorème permettait de simplifier considérablement la représentation du cercle métrique et donnait une réponse formelle à la question : Existe-t-il un cercle unique regroupant tous les mètres ?
Cette problématique était devenue la quadrature du cercle de certains métriciens arabes.
J’avais là de quoi faire un petit article dans la revue de mathématique Syn . A ma grande surprise un très grand nombre de gens se sont intéressés à cet article. Ce qui prouve que de nombreux mathématiciens manifestent de l’intérêt à la poésie.
Puis, l’article s’est développé pour devenir une thèse de doctorat de troisième cycle puis une thèse d’Etat. J’ai eu la chance de travailler avec les mathématiciens poètes et musicologues : Jacques Roubaud et Pierre Lusson. Ils avaient mis au point une théorie du rythme qui semblait surgir directement de la théorie d’Al Khalil.
Dans cette théorie du rythme les évènements au nombre de deux étaient regroupés en niveaux selon un principe minimaliste appelé principale 2-3.
Un de ces niveaux était celui des éléments qu’Al Khalil a appelé sabab /Cordons et watid/ Piquets. En notant S et W ces éléments et en recodant les mètres on peut remarquer que deux W ne pouvaient voisiner ni trois S.
En partant de cette remarque d’apparence anodine, on peut construire un modèle analytique qui permet de résoudre un problème posé à la métrique arabe depuis des siècles : Comment reconnaître de manière automatique le mètre du vers ?
Comment reconnaître de manière automatique le mètre du vers ? Habituellement on procédait par tâtonnement et seuls ceux qui sont très exercés pouvaient reconnaître infailliblement la structure du vers.
Quelques algorithmes tout simples dans le modèle que nous avons mis au point, suffisent pour accomplir une tâche habituellement ardue. Exprimer ces algorithmes dans un langage informatique fut un jeu et la société Alamia commercialise aujourd’hui un logiciel / Barnâmaj a chi'r : programme de poésie, que nous avons réalisé en collaboration avec ses techniciens. Tout vers est analysé automatiquement avec la donnée de ses composantes, ses variations, et éventuellement la détection de ses incorrections.
Le travail d’analyse m’a été beaucoup facilité par la lecture dans la revue Change d’un article de Hall et Keyser sur la métrique générative. On y décrit les cordons et les piquets comme des éléments abstraits d’une structure profonde ayant des réalisations aboutissant à des séquences de brèves et de longues.
Le niveau des cordons et piquets souvent oublié ou même renié par de nombreux métriciens contemporains, était reconnu et considéré comme un des fondements de la théorie. De plus, leur manière de voir a réduit le terrible code des variations: les zihâfâte et 'ilal, avec son lexique complexe, à quelques règles de concordance très simples.
A côté de Jacques Roubaud, Pierre Lusson, Léon Robel puis de Hall et Keyser, il me faut citer les travaux de Roman Jakobson.
La distinction qu’il fait entre l’exemple de vers et le modèle de vers permet d’éclairer d’un jour nouveau la théorie du mètre arabe.
Prenez par exemple cette notion de Bahr qu’on appelle communément mètre ; eh bien ! Ce n’est pas du tout un modèle de vers comme l’ont cru de nombreux métriciens, mais un ensemble de modèles, donc un ensemble de mètres. Et de très nombreuses erreurs, faites par de brillants chercheurs, sont venues de la confusion entre modèle et exemple de vers.
Le fait que, par exemple, le vers arabe soit construit sur la base de l’un des principes disjoints :
(a) permanence du nombre des syllabes,
(b) équivalence de deux brèves à une longue,
ne peut être mis en évidence que par une vue claire de ce qu’est le modèle de vers et par une connaissance parfaite du terrain du réalisé, terrain qu’ignorent malheureusement de nombreux théoricien).
Une autre idée, apparemment simple de Jakobson et qui est la dissociation entre le vers, exemple et modèle, et le chant du vers permet d’éclairer d’un jour nouveau le problème de l’accent dans le vers arabe.
Il faut noter que l’accent linguistique, très contesté, si peu évident ne joue aucun rôle dans le vers arabe ; mais c’est la longueur et, elle seule, parmi les éléments de la prosodie qui est pertinente.
Doit-on en conclure par-là qu’il n’y a pas d’accent dans le vers arabe ? En fait ce vers était chantonné, psalmodié, on parle d’inchâd, par les poètes lorsqu’ils le disent, lorsqu’ils le composent, lorsqu’ils l’entendent.
Regardez deux vers si semblables : celui du rajaz et celui du kâmil ; dans le premier l’accent est mis sur la dernière syllabe : c’est la seule longue à rester longue. Par contre dans le kâmil l’accent est mis sur la longue centrale et sur la finale.
Ces accents ne sont pas des accents de la langue mais ils sont liés au mètre dans son abstraction la plus parfaite. Ils permettent de différencier les rythmes abstraits. De plus, on ne peut dire s’il s’agit d’accents véhiculant autre chose qu’une longueur plus évidente que les autres.
Ainsi, à la longueur de la voyelle jouant un rôle pertinent dans la langue et permettant de différencier les morphèmes, s’ajoute une longueur spécifique dans le vers permettant de différencier les mètres.
Cette notion d’accent, mal comprise, a été souvent le centre de recherches sur le rythme : iqƒâ', qu’on a voulu opposer au mètre.
Mais qu’est-ce que le rythme ? Est-ce qu’en face d’un vers donné on peut exhiber un objet qui soit son rythme ?
En arud, les choses sont claires, tout vers a une mesure qui est la séquence de syllabes brèves et longues/ou les consonnes de mues et d’inertes, et ces mesures on peut les classer, les engendrer par une grammaire du vers, les ordonner etc…
Mais le rythme, du moins tel qu'on en parle, il est sans objet. Et c’est une prouesse que de faire tant d’études,obscures et hasardeuses, sur une notion non définie.
La majorité des recherches nouvelles, sur le vers arabe et qui ont tenté une certaine innovation ont été caractérisées par deux choses : une certaine confusion entre les notions de base et une méconnaissance du terrain poétique.
Ceci explique pourquoi rien de véritablement nouveau n’a été ajouté, à la théorie khalilienne. Seuls les travaux de Hall et Keyser ont apporté les éclaircissements fondamentaux dont nous avons parlés. Mais une connaissance plus approfondie du terrain poétique leur aurait probablement permis d’aller plus loin, dans leurs recherches.
Si nous avons répondu par le travail qui va suivre à beaucoup de questions, il reste beaucoup de mystères à dévoiler dans le domaine de la structure du vers…
vendredi 27 mars 2009
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